un rendez-vous malouin
par Jeanne Le Corre

J' étais descendue très tôt par le petit escalier, alors que le soleil n’avait pas encore commencé son langoureux dérouillage matinal, pour aller sur la plage, car j’avais un rendez-vous.

Je le connais depuis longtemps, depuis toujours je crois, car nos parents, et nos ancêtres avant eux, se connaissent bien depuis l’époque des Magon, mais je me souviendrais toujours du jour où j’ai compris qui il était. Je devais avoir 5ans. C’était un soir d’octobre, sur la digue du Sillon, où il était dans une tourmente noire et sombre et superbe. Il bouillonnait, tremblait, éclatait, renversait tout sur son passage, attirant le regard des gens qui l’observaient de loin, désemparés, ne sachant quoi faire face à un si violent chagrin et craignant de se faire renverser tant il était emporté. Nous étions tous comme plongés dans une torpeur, hypnotisés par cette vision, partagés entre crainte et enchantement car quelque chose de surnaturel se dégageait alors de lui, inondant toute la baie.

 

Je me revois petite, pétrifiée, pressant très fort la main de ma grande sœur immobile, n’osant pas m’approcher et ne cessant de m’interroger sur l’objet, mystérieux, responsable d’un trouble si profond allant jusqu’à métamorphoser son visage rose et rond en une tête toute distordue et aux cheveux hirsutes. Nous demeurions non loin de lui, muettes et misérables, oubliant même la promesse des beignets d’Hector qui nous attendraient si nous passions la porte St Vincent, lorsqu’une chose infiniment belle se produisit. Comme complice de cette étrange soirée, le soleil qui jusque-là se cachait pudiquement dans ses appartements de coton noir fit son apparition dans sa tenue du soir. Ses lèvres étaient pourpres, ses joues rebondies étaient poudrées de rose et ses cils blonds encadraient magnifiquement son regard empreint d’une mélancolique douceur qui se posa, maternel, sur l’amer Tourmenté.

Et, en moins de temps qu’il faut pour dire « et si… », la colère était passée, la tourmente oubliée, au lieu de quoi ses yeux si sombres prirent une intense couleur émeraude, somptueuse.

 

Je me souviens très bien du sentiment d’apaisement profond, pur, qui m’étreignit ce soir-là et m’enlace encore chaque fois que je le vois. 

 

Lorsque nous arrivions dans la voiture familiale pour passer l’été, la Toussaint, Noël ou Pâques en Bretagne, c’était toujours celui que j’allais saluer en premier. Puis il ne passait pas un seul jour sans que je ne le vis. Nous nous rencontrions parfois pendant des heures, parfois toute la journée, parfois, aussi, seulement en coup de vent. Mais je pensais à lui ces jours-là. Je me demandais comment il était, de quelle couleur était son humeur ; s’il se sentait ‘blue’, s’il était vert de rage, s’il broyait du noir, ou s’il avait -comme aujourd’hui- comme des saphirs au fond des yeux et des diamants en coin.

Et à force de penser à lui ces jours-là, nous étions un peu ensemble.

 

Je le croisais sur le chemin de la boulangerie Robino, lorsque j’allais me promener, au détour d’un chemin côtier, de Notre-Dame de Flots jusqu’au Mont St Michel, à Cancale, sur le marché de Dinard, et, évidemment, sur la plage il était là. Petits, nous passions des heures, avec tous les enfants de la plage du Val, à creuser des bassins et bâtir des châteaux qui selon nous, étaient les plus immenses que la terre ait portés. Mais, maladroit, il finissait par tout détruire, s’attirant la colère des autres enfants qui le boudaient parfois jusqu’au soir, mais finissaient par lui pardonner, inlassablement. Nous avions appris à ne pas lui en vouloir, parce qu’il était intrigant, nous bien trop curieux, et que sans lui nous nous ennuierions ferme. Puis, lorsque nous sûmes nager, il nous apprit à jouer dans les vagues. Cette fois, les meilleures parties étaient celles où il menait le jeu férocement, au plus près, et ne restait pas en retrait comme ça lui arrivait de le faire parfois. Nous finissions la journée éreintés, salés et ensablés, mais on ne peut plus heureux. Et puis aussi, infatigables que nous étions, il nous apprit à jouer avec le vent. Dans l’ordre, nous devînmes moussaillons, optimistes, « catamarantistes », puis bel et bien marins ; le sort était jeté.

 

Et, il m’apprit enfin à ne rien faire. Encore aujourd’hui, il nous arrive de rester toute une après midi ensemble, souvent sans rien dire, sans but aucun, sans se soucier des nuages qui pointent, ni de rien. On parle parfois, de la vie, de la mort ; il est de très bons conseils pour ces choses là. On pleure aussi ; je pleure dans ses bras et il pleure avec moi, il me réconforte avec ses yeux émeraudes, et nous rions ensemble, les yeux encore humides. Son rire est comme le tintement des coquillages portés par le va et vient des vagues sur la plage ; comme le rire de cristal du Petit Prince une nuit étoilée. Et puis lui, il est si délicieusement mélancolique, sa beauté toute enchanteresse lorsque, chatouilleur, le vent fait onduler ses cheveux d’argent. Son regard profond vous transperce, son sourire d’émail fait crépiter à l’intérieur du cœur, sa beauté donne un vague à l’âme qui ne guérit jamais.

 

C’est pour ça que j’étais descendue ce matin-là par le petit escalier, pour ce rendez-vous que j’avais avec lui. Ce rendez-vous de ceux qui n’ont lieu qu’au petit matin, lorsque l’air embaume la criste marine, que l’horizon est encore embrumé, et que tout le monde dort profondément, hormis pécheurs et pétrisseurs.

 

Je m’étais réveillée presque sans m’en apercevoir, avant de descendre pieds nus dans le matin calme. Sur la plage encore déserte, je me suis blottie dans son regard bleu où brillaient des émeraudes.

 

Puis, comme un clin d’œil, un cormoran réapparut à sa surface.