Sang de Malouin
par Serge Chaupicot

Un port dans une île, quelque part au large de Banda Aceh, au nord de Sumatra, Indonésie. Pour le moment, je préfère rester imprécis.

Il y a quelques heures, nous avons amarré au wharf en bois le Solidor 2, le bateau amiral de ma flotte, un catamaran de luxe de 59 pieds. Il commence à se faire vieux, mais je n’arrive pas à m’en défaire. Trop de bons souvenirs ensemble….. La nuit vient de tomber soudainement. Calme. Douce. Je me délasse sur le pont. Naviguer en voilier dans le détroit de Malacca demande de la concentration.

Nous accostons souvent ici, entre deux surf-trip et les habitants me connaissent. J’aime l'authenticité de cet île presque méconnue, encore à peu près à l’écart des flux de marchands et de touristes. J’ai rendu ici discrètement quelques menus services, et les pêcheurs nous accueillent toujours avec bienveillance. Notre présence, presque habituelle, attire à peine l'attention. Tant mieux.

Pour ce voyage, nous ne sommes que deux. A l'arrière du bateau, Suliac prépare le poisson pour le dîner. Suliac est pour moi plus qu’un frère. Un compagnon de voyage et d’aventures hors pair, un vrai homme de la mer, fiable, robuste. Et un taiseux, qualité essentielle pour la suite. Il n’y que lui et moi à connaître le motif réel de notre retour par ici.

Dans la nuit, la musique habituelle d’un port paisible: des voix, le grésillement d’une mauvaise radio, les jappements des chiens, un scooter qui pétarade au loin. Faire le vide, rêver et progressivement, du plus profond de soi, surgit au hasard l’imprévisible, les intuitions, les idées, seules ou en association. Perpendiculairement à la rive, les fines lumières blanches des maisons de pécheurs forment de menus filets qui ondulent et dansent en tremblant inlassablement sur la mer. Ma pensée s’égare et divague dans cet éclairage minimal. Au bout d’un moment, ces scintillements, je les reconnais, ils sont ancrés dans ma mémoire, et me voilà soudainement replongé en enfance. On dirait les lumières d’inspiration japonaise, minimalistes, du musée d'histoire maritime de Saint-Malo, quand elles se reflètent la nuit dans la mer frisottante du bassin Duguay-Trouin.

 

Ce musée, je le porte dans mon coeur. Jamais oublié. Il m’a aidé à me construire. Enfant, adolescent, j’y suis venu si souvent. De jour comme de nuit.

Sur le parvis, adolescent. Pour faire du skate entre copains. On s’allongeait ensuite fatigués, pour regarder cette façade d’aluminium en déport qui jamais ne voulait tomber, ou les cargos qu’on déchargeait, ou le clocher de l’intra-muros au bout du bassin, ou la lumière toujours mouvante, toujours changeante, toujours intrigante dans le ciel, sur la façade, sur l’eau. J’y suis venu la nuit parfois aussi. Seul, pour rêver, ou accompagné. Premières bières, premières bêtises, premiers baisers sous ces imposantes lignes de métal qui filaient vers le ciel. C’est si loin, avec mes tempes déjà un peu grisonnantes, vu d’ici, d’Indonésie…

Gamin aussi avec mon Papy Daniel, un ancien de la Compagnie des Pêches. Il avait remonté des chaluts bourrés de poissons scintillants de la plupart des mers froides de l'hémisphère Nord. Quand il me gardait, les Mercredis pluvieux, il m’emmenait presque toujours au Musée. Pour commencer, on allait dans le coin traitant de la grande pêche. Il regrettait d’abord invariablement la trop petite importance accordée selon lui par le musée à cette activité. Puis autour de la maquette du chalutier la Grande Hermine, il me racontait des histoires, toujours différentes, toujours fascinantes, de tempêtes dans le blizzard, avec le bateau qui roulait comme un fétu dans une mer déchaînée, de pêches fabuleuses, d’hommes qui se blessaient, qui se battaient, qui chantaient, qui parfois aussi pleuraient. Je l’écoutais, mes oreilles d’enfants grandes ouvertes, fasciné. Quand la fatigue tombait sur sa vieille carcasse, il descendait retrouver ses anciens compagnons d’aventures au bar du rez-de-chaussée. J’avais alors la permission de trente minutes en solo dans le musée. Direction d’abord les cabinets monde pour m’imaginer passer le Cap-Horn et remonter vers le Pérou, négocier du café à Moka, ramener de Chine un bateau rempli d’une précieuse cargaison, ou ouvrir un comptoir en Inde. Mais l’étage que je préférais était celui du patrimoine sous-marin. Dans les vitrines, des malles, des assiettes, des objets du quotidiens, des lingots d’or ou d’argent. Des robots aussi pour remonter, quand la ruse, la malice ou la chance s’alliaient, quelques trésors du fond des mers. Je lisais sur ls écrans avec avidité les explicitations et connaissances que l’on pouvait en retirer. Quelques aventures sauvées de l’oubli qui émergeaient à nouveau et que l’on pouvait parfois, enfin, même partiellement, expliquer. Et encore aujourd’hui, en 2050, sur notre planète si technique, surpeuplée, la mer reste le plus grand, le plus sauvage, le plus poétique et le plus mystérieux musée du monde.

Ce message, je ne l’ai jamais oublié, et voilà maintenant le moment de vous livrer le but réel de notre voyage : je crois avoir mis la main sur un trésor. Et peut-être même sur un des plus fabuleux trésors connus encore engloutis. Grâce au hasard, grâce à mon goût du voyage, grâce à la chance. Grâce un peu aussi à mon œil averti. Merci au musée de Saint-Malo…..

Avec Suliac, on explorait la côte quelque part au nord de Sumatra à la recherche de nouvelles vagues, de vagues inexplorées, jamais surfées, ce qui devient rare aujourd’hui sous ces latitudes. Un jour, au lendemain d’un coup de vent, dans un coin difficile à naviguer, j’ai remarqué pour la première fois une gauche qui déroulait. Six à huit pieds environ, elle se levait par intermittence avec régularité, tubulaire. Seuls les addictifs aux sports de glisse et les marins peuvent comprendre la fébrilité qui nous a alors saisi devant une telle promesse. On s’est approché prudemment au moteur, l’oeil rivé sur le sondeur, pas question de s’échouer sur un récif, puis on a fini l’approche avec l‘annexe. C’est Suliac qui l’a surfée en premier. Je le regardais, excité par la facilité et la fluidité de sa trajectoire sur cette vague qui n’arrêtait pas de tuber.

Quand mon tour est venu, j’ai ramé avec délectation vers le peak. La gauche tenait toutes ces promesses, il n’y avait qu’à bien se placer pour la dévaler en solo et jubiler en la caressant de la main. Avec la marée qui baissait, la vague était encore plus creuse et plus profonde, mais cela commençait à devenir risqué et je voyais d’un peu trop près le corail, il était temps de s'arrêter pour ne pas se blesser. J’ai voulu sortir de cette session mémorable en beauté en me plaçant au plus près du peak. J’attendais la série quand mon leash s’est brutalement bloqué sous l’eau dans quelque chose. Gros danger pour un surfeur. J’ai d’abord cru avec un peu de frayeur à un animal, mais il ne s’est rien passé, je restais accroché fixement. J’ai plongé pour voir à quel corail je m’étais arrimé, il y avait fort peu de fond. Et dans l’eau claire, j’ai immédiatement compris: mon leash était pris dans le bec d’une énorme ancre. J’ai pu me dégager sans encombre pour regagner l’annexe. On a foncé au bateau pour faire un relevé sommaire, prendre un appareil photo, des palmes et des masques avant de revenir avec l’annexe prudemment vers l’ancre. Et là avec nos yeux de plongeurs, on a tout de suite compris: il y avait une épave de belle taille qui s’était fracassée en au moins deux morceaux sur ce récif de corail. Des éléments verticaux de belle taille, des bouts de mâts probablement . Des masses plus ou moins identifiables disséminées sur au moins deux cent mètres. Et surtout, surtout, on a remarqué la présence de blocs, de nombreux blocs, de la taille d’une malle éparpillés au fond de l’eau. Un drame s’était joué là, que la mer cachait. J’ai fait des photos de ce paysage silencieux et sublime que nous étions probablement les premiers à contempler. Trop excités par cette découverte, sans trop réfléchir, on a remonté à la va-vite, comme de vulgaires pillards, quelques artefacts de petite taille.

On les a ramenés à notre base, on s’est discrètement renseigné sur la façon de les restaurer et de les analyser: une poulie, un poignard, de la vaisselle brisée, un morceau de costume militaire ancien, et d’autres que je ne souhaite pas mentionner. Jour après jour, en lisant, en furetant, dans des livres, sur internet ou dans des musées, mais toujours à l’abri des regards, on a pu faire parler partiellement tous ces témoins silencieux d’un naufrage que la mer implacable avait provoqué et dissimulé. Cela nous a pris du temps, pas mal de soirées, plusieurs mois de travail. Beaucoup d’heures passionnées et excitantes. Et puis progressivement, à Suliac et moi, la solution s’est dévoilée. Un bateau portugais ancien gisait là avec sa cargaison. Notre voyage au musée maritime de Malacca en Malaisie nous a conforté dans notre stupéfiante conclusion: on avait retrouvé le Flor de la Mar du terrible d’Albuquerque. Un trois mâts de 36 mètres, 400 tonneaux, coulé par une tempête en 1511 à son retour vers le Portugal, rempli, et trop rempli même, d’un incroyable chargement : deux cent coffres de diamants de rubis et d’émeraude, de quatre lions en or massif sertis de pierres précieuses, entre autres… Le fantasme ultime de tous les chercheurs de trésors……

Je regagne l'arrière du bateau. Suliac rigole et discute en anglais avec Kuwat, notre copain pêcheur venu partager le dîner. Ça sent bon l’ail et les échalotes qu’il fait frire sur sur le réchaud. On va se régaler d’un Nasi Gorang de poisson, se coucher de bonne heure et à l’aube, le plus discrètement possible, on sera parti pour là-bas. Un beau quiver de surfs bien visible sur le pont. Le matériel de plongée, une petite suceuse à eau et d’autres outils utiles, à l’abri des regards quelque part à l'intérieur du bateau. A part nous deux, personne encore aujourd’hui n’est au courant de cette découverte qui hante nos jours et nos nuits.

Shipchandler, skipper, surfeur, plongeur, voilà ce que la vie à fait de moi. Et maintenant, qui sait, peut-être aussi chasseur d’épaves. Ou pilleur, mais je crois qu’on va essayer de résister à la tentation. Pas sûr encore à cent pour cent toutefois… D’abord aller voir de plus près sans se faire repérer. Ensuite, on regardera de plus près la législation en la matière dans ce coin, difficile de renoncer à une pareille fortune qui nous tend les bras. Et on verra…. La caraque est là, je le sens. La caraque est là. Flor Del Mar, ton trésor nous tend les bras. Avec la folle excitation de l’aventure qui vient, je sens bouillir en moi mon sang de Malouin.