Une promenade Malouine
par Xavier de Montmarin

De loin en loin, de rocher en rocher, de perspective en perspective, avec cette musique omniprésente de va et vient de la lèvre saline de la mer, de chapelle en église, de croix en croix, hanté par cette beauté maritime euphorisante, je marche tranquillement mais inexorablement.

 

Une promenade « ressassée », faite cent fois, mais toujours différente. C’est un besoin tenace, un besoin d’absolu : voir cette côte, voir ces dessins de plages successives, ces courbes cernées d’émeraude. La Varde , le Pont, Le Minihic, Rochebonne, le Sillon, les Bés vus des remparts, Solidor, Alet : revoir éternellement l’immensité malouine.

 

Nos ancêtres ont connu un Saint-Malo différent avec la « petite méditerranée malouine », un port d’échouage et Mer bonne ( quel nom charmant !) pour accoster. Par ailleurs, Saint-Servan et Saint-Malo étaient séparés et se regardaient en chiens de faïence (ou de porcelaine), mais c’était bien la même côte, à quelques détails près. Bourrée de rochers protecteurs ou dévastateurs, époustouflante de beauté, même pour les esprits les plus rudes.. Les « tronches » dépeintes par Etienne Blandin avec des gars comme « verte cuisse », jambe de chien » « bâbord amures » ou « croche au cul » devaient quand même lever un œil admiratif vers notre côte d’émeraude. Non ?

 

Comment sera la mer ce matin : toujours verte, mais avec des nuances bleues, turquoises, grises, suivant les caprices du ciel et du vent ? Sera-t-elle proche ou lointaine, découvrant indécemment tous ses rochers ? D’où viendra le vent, que ressentira-t-on : la coupure froide des souffles de NordEst ou la douceur parfois violente, parfois caressante des flux d’Ouest ? Combien d’enfants vont courir, ou s’acharneront sur leurs constructions éphémères ? Combien de danseurs à voiles ou à cerfs-volants, fileront sur l’eau à une prodigieuse vitesse ? A chaque fois je suis surpris : il n’y a -fort heureusement- rien à faire contre cet étonnement. Impatiemment, je me dirige à vélo vers la côte. En dix minutes j’y arriverai, mais ce besoin me taraude. Enfin j’y suis, et c’est prenant ! Cette mer émerveille et déconcerte à chaque fois.

Marcher vers la Varde ou marcher vers la « Cité » ? Un sentiment considérable de liberté m’enveloppe. Embrasser cette baie d’un seul regard, c’est impossible. Il faudrait aller toujours plus loin, pour reculer le point de vue au risque de se perdre, que cette anse nous échappe qu’elle soit un golfe au sein d’innombrables courbes. On n’atteint jamais vraiment la pointe car une autre, un peu plus loin, ou au fond de l’horizon, vous tend la main. Marcher sur le sable : oui, mais jusqu’où, jusqu’à quand ? Et puis il faudra revenir. Je ne vais quand même pas « pousser » jusqu’au-delà de Rothéneuf, au-delà de la Guimorais jusqu’au Meinga ? Ce serait épuisant, nous aurions faim et soif ! Qu’importe ! Nous marchons dans cet environnement iodé, parsemé des bruits de goélands multiformes : jeunes, ambrés, vieux, avec des ailes grises ou noires, tour à tour moqueurs, mécontents, dubitatifs de temps en temps, sollicitant notre générosité, « furax » assez souvent !

 

Inexorablement, viendra peu à peu l’envie de revenir vers un monde fini, construit, rassurant : Saint-Malo l’éternelle, avec son point d’exclamation en forme de clocher, parfois grouillante, parfois austère, bruyante ou calme, mais rarement la même, jamais décevante. . Revoir aussi les brisants 2 de bois, ces géants qui nous protègent. La Belle a ressuscité, elle renaquit de ses cendres, et elle est immuable. Mon père, qui a connu la Cité dans les années trente, me l’a confirmé : l’impression d’ensemble est la même qu’ «avant ».

Mais, voici une apparition d’un trois-mâts qui nous propulse cent ou deux cents ans en arrière. Bon vent, hissez la misaine ! Que vois-tu de la hune ? C’est cinématographique et pourtant ce fut la vérité. Certains bateaux anciens sont merveilleusement remis en état ou totalement reconstruits et se viennent se ranger Bassin Vauban sous les yeux de la Grand ‘Porte qui approuve. Il est rarissime de ne pas voir un magnifique bateau, témoin du Saint-Malo d’autrefois.

 

Hélas, je redoute de ne pas être un aventurier ! J’ai honte de moi-même : j’aime tout simplement les plages, les bains de mer, les promenades, les bonnes bouffes et les coups à boire après ces escapades, jamais très longues en vérité. Je redoute ces questions : vous faites du bateau ? Vous péchez ? Hé bien non, sauf sur les « bateaux des autres » ! Je me morfonds en répondant par la négative, c’est presque un mea culpa..

 

La passion qui anime les navigateurs et les navigatrices je la comprends, je l’admire, mais, j’en suis désolé, je ne suis pas taillé comme eux, comme elles. Alors je ne suis pas malouin, pas breton non plus ? Questions terribles ; presque honteuses. Allons ! Les Malouins ne sont pas tous sur le même modèle.

D’ailleurs, d’une certaine façon, les marins n’aiment pas la mer. Et toc ! Oh ! le mécréant, l’iconoclaste ! Qu’on le lynche, pour dire de telles horreurs !! Sans même solliciter un avocat, je m’explique, en prenant référence à ce que j’ai lu du plus grand marin contemporain : Eric Tabarly.

Ce qu’il aime c’est d’abord son bateau, cette superbe machine, qui file et qui fonce, qui fend la mer et les flots. J’ai le courage de mes opinions : les marins aiment d’abord leurs embarcations qu’ils dominent parfois difficilement, et, puis après ils aiment la mer. Les pécheurs détestaient la « salée » qui était synonyme de mort. Paradoxe ? OUI bien sûr. Saint-Malo n’est fait que de ça. Vous n’aimez pas les contradictions : passez votre chemin ! Moi c’est l’inverse j’aime d’abord les plages et la mer. Ce n’est pas si grave…

 

Au fait, quoi de commun entre Chateaubriand et Duguay-Trouin ? Rien, sauf que nos chers malouins sont bourrés de contradiction, comme tout un chacun, mais voire nettement plus ! Assoiffés d’affaires, de profits, de combats, de beuveries, orgueilleux, sûrs de leur fait, très mal intentionnés sur certains voisins, et pourtant très « Cathos ». Impensable, pour eux, de partir au loin sans une bénédiction, ils avaient aussi une vraie dévotion pour la vierge. Et de véritables générosités existaient, même par les plus « rapaces » ! Malgré les bagarres d’expert entre jansénistes et jésuites et bien d’autres affrontements cléricaux, malgré la rivalité entre la « Co-seigneurerie » et les notables de Saint-Malo, la religion était un guide naturel.

 

J’aime ces ballades parfois rêveuses, d’autres fois beaucoup moins, qui permettent aussi de discuter avec d’autres marcheurs, ou seul avec soi-même, ce qui amène à retrouver ses idées, à « se retrouver ». C’est une communion apaisante et affectueuse, mais envoutante, avec ce pays bien aimé. Parfois on joint l’utile à l’agréable : on va chercher le pain « en passant par la digue » : long mais succulent détour. Ou l’on fait le « grand tour » à bicyclette sur toute la digue, puis, arrêt Porte Saint-Vincent, et les remparts d’intra muros à pied et puis, quelques courses rue Ville Pépin.

 

Passez les écluses, et c’est un autre monde si proche et si différent. Saint-Servan, côtoyant la Rance. On se hasarde jusqu’aux Bas sablons ? Oui, et faisons le tour d’Alet, cent fois fait et refait, mais cette vue du port, de la ville close, de l’embouchure de la Rance au travers des branches de pins maritimes comme des longs cils, est reposante. Saint-Servan féminine, et Saint-Malo masculine ? Peut-être. La douceur de l’une et la rudesse minérale de l’autre ?

 

Sans doute.. Tiens ! J’aperçois un lancement d’une flûte à Solidor. Une foule de badauds sont venus contempler le spectacle avec une fierté toute servannaise. Des amas de rondins de bois jonchent le sable, des cordages sont retenus par des hommes, des costauds, juste avant le lancement, cette «naissance».

Les costumes des spectateurs ont le charme du 18ème siècle. Ce bateau « respirant » la solidité passera t-il l’équateur ? Ira-t-il en Océan indien, en passant sous l’Afrique ou au Pérou en passant sous l’Amérique ? Je n’en sais rien. Mais, que m’arrive t-il ? Je m’étais assoupi sur un banc sous le regard de Charcot. Ce n’était qu’un rêve, dommage car c’était beau. Et ce rêve est bien une réalité d’antan.

 

Ma promenade s’achève, elle n’a pas été trop dure.. Allez encore quelques pas : je vais remonter sur la colline des Corbières pour apercevoir l’embouchure de la Rance, et la vierge de Bizeux protectrice des marins. Je vais me prendre pour un armateur surveillant les allées et venues des bateaux, les racines de sa fortune et la matérialisation de son risque financier. 

 

Quel décalage entre ma condition de marcheur et la dureté des vies de marins. Cela dit, une douceur de vivre n’existait-elle pas autrefois ? On peut se poser la question ! Certes, les marins avaient de dures conditions de vie : mais sur les navires n’y avait il pas, en dehors d’effroyables épreuves, de bons moments ? Sans nier le courage de tous ces Malouins et des réputations emblématiques bien méritées, certains font remarquer que les corsaires faisaient souvent des prises sans combattre... C’était bien mieux de ramener les bateaux « indemnes » ! Par ailleurs, la vie dans les villages d’alentour, des cultivateurs, qui nourrissaient tout ce beau monde, était aidée par une terre noire, très fertile. Bref, voir l’histoire de Saint-Malo comme une suite de hauts faits d’armes, de déchainements guerriers, serait très réducteur. Le « génie malouin » (n’ayant pas peur des mots) s’exerçait de façon multiforme.

Retour au domicile où je vois une petite mappe monde. Cette sphère de 20 cm de diamètre, a l’avantage d’englober toute notre terre d’un seul coup d’œil. Je pense aux routes des épices, de la porcelaine, aux pêcheurs de Terre Neuve, aux commerces du Sud, parfois interlopes, que nos compatriotes ont pratiqués jadis en se battant contre les Espagnols et les Portugais. Il fallait passer les « grands caps » : Bonne espérance et Horn : chapeau bas ! La mer Manche est minuscule sur ce globe terrestre, mais que de combats contre nos « voisins d’en face ».

 

Le fait de regarder ce planisphère en m’émerveillant, en m’échappant, me fait penser à deux traits de caractère de nos compatriotes, paradoxaux, comme il se doit. Les Malouins sont ancrés dans le « réel », ce sont des esprits pratiques, des aventuriers hors norme confrontés sans cesse au redoutable présent, mais AUSSI des rêveurs, ce qui est, a priori, tout le contraire ! Réalistes et rêveurs à la fois ? C’est impossible, c’est totalement incompatible ! Bien sûr que si, puisqu’ils sont Malouins !